samedi 3 mars 2018

Chronique manga : La Chenille de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo // Corps déviants

La Chenille évoque les tourments du Lieutenant Sunaga, blessé de guerre, rendu à son épouse à l’état d’homme-tronc sourd et muet. Esprit prisonnier d’un corps-larve, Sunaga démontre la permanence des désirs et des angoisses (sa peur de l’abandon est d’autant plus vive qu’il lui est impossible de survivre par lui-même). La nouvelle raconte la funeste tentative des époux Sunaga de restaurer le dialogue et de reconstruire une intimité.

Couverture de La Chenille (Le Lézard Noir)
Couverture de La Chenille (le Lézard Noir)
La Chenille est publiée en 1929, dans un contexte de reconstruction post grand tremblement de terre du Kantō (1923) par Edogawa Ranpo. Ce nom de plume qui pourrait se traduire par “flânerie(s) sur la rivière Edo” est similaire dans ses sonorités à la prononciation nipponne d’Edgard Allan Poe, “edogah aran poh”, que l’auteur né à la fin du 19e siècle et décédé au milieu du 20e admirait. Notamment inspiré des courants marxistes et surréalistes, l’homme a œuvré dans le roman policier et a fait naître l’eroguro. Le genre erotico-grotesque, fondateur de la contre-culture nipponne, est présenté dans cet appendice nécessaire qu’est Corps déviants, texte de Miyako Slocombe, traductrice de l’œuvre (et de l’ensemble des mangas de Maruo publiés en français). Cette dernière l’explique :

[L’eroguro] s’inspire surtout de l’Occident, notamment avec le marquis de Sade, le théâtre du Grand Guignol, ou encore les œuvres de Georges Bataille. Mais on peut également trouver l’origine de l’eroguro dans le bouddhisme japonais : en effet, il existait par exemple de nombreuses représentations macabres de jeunes filles à divers stades de leur putréfaction. De même, on peut évoquer les muzan-e, estampes japonaises apparues au XIXe siècle et représentant des scènes cruelles d’une violence extrême.

Lieutenant Sunaga, homme-tronc, homme-larve (le Lézard Noir)

Suehiro Maruo, de son côté, est né en 1956. Parmi les sources d’inspiration du mangaka autodidacte, on cite les muzan e (littéralement : illustration d’atrocité/de cruauté) mentionnées ci-dessus, et les cinéastes Luis Buñuel et Tod Browning (La Monstrueuse Parade). Démontrant l’éclectisme de ses goûts, l’artiste cite également Pink Flamingo de John Waters (parangon de l’eroguro à la sauce yankee où le grotesque écrase l’érotisme).

Dans l’œuvre de  Maruo, La Chenille se situerait quelque part entre le presque grand public Ile Panorama (autre adaptation d’Edogawa Ranpo) et le plus dérangeant, et donc inoubliable, Yume no-Q-Saku.

La Chenille évoque (dans le désordre) la sexualité, notamment féminine, notamment perverse, en décrivant une épouse dévouée devenue “un monstre affamé de désirs charnels” ; l’impératif, très présent dans la société japonaise, de maintenir les apparences (qui se manifeste dans l’importance qu’accorde à ses médailles le lieutenant mutilé ou dans le souci de son épouse de mettre en scène son exemplarité et son abnégation totale) et de noirceur de l’intime (lorsque les masques tombent) ; la marge et la marginalité ; et la crainte de perdre son utilité sociale. D’un trait élégant et kitsch (30’s), donc classique avant l’heure, Maruo dessine une sexualité horrifique. À la lecture toutefois se détache l’impression que la perversion réside en premier lieu dans l’horreur de la guerre.

Planche de La Chenille
Planche de La Chenille (le Lézard Noir)

Comme nous l’explique Slocombe, le texte est marqué par le rejet d’une double tentative de normalisation de la part de l’État japonais : celle du corps (le recrutement militaire donnant lieu à une sélection et à une uniformisation drastiques) et celle de la sexualité (du fait de l’instauration à la même époque d’une politique moralisatrice).

Sans jamais renoncer à la poésie, alors que le corps et la sexualité échappent à la norme, La Chenille trouble et enchante.


La Chenille de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo, le Lézard noir  (1re édition : 2010)
Traduction du japonais de Miyako Slocombe
152 pages
Paru en janvier 2018

À noter que la nouvelle a également été adaptée au cinéma par Atsushi Kaneko (dans un segment de Rampo Noir sorti en 2005).


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